Un mot me vient fréquemment à l’esprit en repensant à ce trail : intense. Physiquement bien sûr mais également du fait de l’immersion quasi complète dans la nature pendant 28h et des relations humaines simples et souvent fortes. Pour la première fois j’ai été impressionné de l’attention des uns pour les autres parfois par un simple « ça va ? » ou encore par un trailer qui fait une petite chute devant nous et les trailers qui le suivaient ne sont repartis qu’une fois sûr que tout allait bien. J’ai aussi vu un trailer que je suivais s’écarter brusquement, s’asseoir. Gros coup de fatigue, je lui ai proposé un truc sucré à manger mais il en avait sur lui et m’a rassuré. Une petite heure plus tard il me rattrapait et avait retrouvé la forme. Les bénévoles étaient tous très sympathiques, aux petits soins et attentifs aux défaillances des coureurs.
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Après deux semaines de repos progressif j’ai vraiment envie d’en découdre. Le plan d’entraînement s’est étalé sur 11 semaines. Il a démarré au lendemain du Maxicross de Bouffémont et comprenait l’écotrail 80 le 16 mars. Le kilométrage s’est progressivement accru au fil des semaines – 71;99;90;96;107;65;110;91;79;52;10km - en essayant de respecter 3 semaines de progressivité et une semaine plus cool. Cela fait donc 872 km sans compter le trail final. Je n’avais jamais encore autant couru en trois mois et je n’aurais pu en faire plus sans risque de blessure. Je traîne d’ailleurs des petites douleurs à l’arrière et sur le côté de la cuisse droite depuis trois semaines qui ne m’empêche pas de m’entraîner mais plutôt de courir vite ou de fractionner. Je me demande en tout cas comment finir un ultra si cela empire au fil des kilomètres.
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Mercredi 24 avril nous partons pour passer une semaine en famille dans un mobil-home du camping de Saint Jean du Bruel. La journée de jeudi sera consacrée à découvrir les environs et je reste au repos vendredi pendant que toute la famille part en rando autour du village. Dans l’après-midi je cherche le dossard et laisse un sac que je retrouverai à la base-vie de Dourbies au 59ème kilomètre. Il a plu toute la journée de jeudi des trombes d’eau et même si la pluie devrait s’arrêter pour samedi on nous prévient de faire attention au terrain glissant.
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Retour au camping pour un dernier repas. Plus possible de s’endormir même si je reste assez calme. Les douleurs de la cuisse ne sont pas parties malgré le repos de la dernière semaine et je me donne trente pour cent de chance d’aller au bout. Donc pas de stress, si ça ne va pas j’arrêterai. Mais l’envie et la motivation sont là !
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Départ vendredi 26 avril à minuit : Sophie m’amène au départ au centre du village. L’ambiance, d’abord très très calme, s’électrise tout à coup quand les deux speakers, aidés par quelques sons énergisants, nous réveillent et nous sortent de notre torpeur. Le briefing, très court, nous rappelle les pluies de la veille et que « ça ruisselle ». Ce sera le deuxième mot important du trail car, en effet, ça va ruisseler de partout…

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11h57, le départ est enfin donné et la colonne s’ébranle tranquillement. Chacun essaie de trouver son rythme le plus économe car très vite la première montée arrive. Puis une agréable descente sur un single en forêt bien raide par moment. Je me fais souvent dépasser par des coureurs plus rapides qu’il ne faut surtout pas essayer de suivre sous peine d’écourter précipitamment sa journée. Une petite bruine est présente et nous accompagnera sur toute la première moitié du trail. Elle ne s’interrompra qu’à de rares instants. Après 19km le premier ravitaillement solide arrive. La salle du foyer rural de Trèves est pleine.

Km 19, Trèves – 3h13, 117ème sur 258 :

Ayant rencontré de gros problèmes d’alimentation sur mes derniers trails j’ai changé pas mal de choses. Je ne mange que du salé sur les points de ravitaillement et je transporte le sucré, gels, boissons et barres énergisantes. Je transporte également 8 petites pommes de terre cuites à l’eau. Pour les barres je ne prends plus que de petites barres de pâtes d’amande. J’ai également des nouveaux gels que je n’ai encore jamais testé, chose qu’il est vivement déconseillé de faire en course ! Je ne reste que quelques minutes dans la salle, la température extérieure est fraîche, environ 5°C, et il ne faut pas trop s’attarder sous peine de repartir difficilement. Je n’ai pas trop de souvenirs du 2ème et dernier tronçon couru intégralement de nuit. 12Km nous amènent à Le Roquet après avoir passé une passerelle. Le ravitaillement est uniquement composé de bouteilles d’eau posé sur le sol : « Do it yourself ! » comme l’a dit Emir le lapin-runner lors de l’édition 2018.

Km 31, Le Roquet :

le tronçon suivant est beaucoup plus intéressant. D’abord parce que le jour se lève et c’est toujours un moment agréable. On commence à distinguer une clarté au-dessus de la cime des arbres puis elle augmente très progressivement. En l’espace de 45’ le jour est présent. Nous arrivons ensuite, au beau milieu d’une bonne montée, à la grotte de Saint Firmin. Il s’agit d’une succession de petites salles étagées que nous atteignons à l’aide de cordes, d’échelles et de nos mains. Quatre bénévoles surveillent le passage, merci à eux. On continue de monter, ça monte beaucoup ! Après un passage longeant une rivière nommée ‘Le bonheur » nous arrivons à l’entrée majestueuse de l’abîme de Bramabiau. Explorée pour la première fois en 1888 par Émile A. Martel, il s’agit d’un passage sous terre immense d’environ 100m de hauteur, de 800m de longueur et 330m de d+. Des projecteurs nous permettent d’admirer la voûte et les murs. Des passerelles enjambent plusieurs fois une rivière en furie et assourdissante. L’eau ruisselle de partout, on se sent tout petit visiteur d’un monde liquide et minéral en parfaite symbiose. Le sol est aménagé et la traversée est plutôt rapide même si nous ralentissons un peu pour profiter du spectacle. La sortie se fait par une petite porte métallique puis il ne reste d’un ou deux kilomètres avant d’arriver au second ravitaillement solide.

Km 42, Camprieu – 7h21 - 104/258 :

7h30 de course pour une première barrière horaire fixée à 8h00. Cette barrière, comme la suivante, faisait peur à beaucoup et certains, hélas, ne la passeront pas. Peu de souvenirs me restent de cet arrêt hormis un solide repas, soupe+coquillettes+gruyère rappé, chips, saucisson sec, morceaux de fromage. Bref c’est un gros petit-déjeuner. Et ça repart pour un long tronçon de 17km sans ravito mais un bon 1100m de d+. Ça grimpe, ça descend, ça regrimpe. Après un début de course difficile, la forme est là et le rythme est bon. Nous sommes 4 ou 5 à courir proche les uns des autres, à se dépasser, à s’éloigner, à se retrouver. C’est ici qu’un trailer aura un gros coup de barre devant moi mais me rattrapera après une petite pause. J’ai le souvenir d’un horizon bouché par le brouillard et la bruine mais se dégageant tout à coup devant un large cirque parcouru par trois rivières ponctuées de cascades. Le panorama est sublime. Nous sommes loin des routes au milieu de nulle part dans une nature sauvage et préservée. Je crois que c’est sur ce tronçon que je prends un des nouveaux gels et là délicieux moment, c’est excellent ! Je regarde l’étiquette : mangue-passion. Je n’ai jamais avalé un truc aussi bon en course. L’alimentation se passe bien jusqu’à présent entre le salé aux ravitaillements et un gel ou une barre toutes les 1h15 environ. J’ai aussi deux flasques, une d’eau plate et l’autre avec de l’hydrixir que j’utilise peu. J’ai par contre des douleurs aux pieds avec mes nouvelles chaussures de trail alors que je pensais les avoir suffisamment cassées. Le dessus du pied droit est de plus en plus douloureux et le bord de la chaussure droite tape dans la malléole extérieure dans les descentes. Je sens aussi que deux ampoules se sont formées sur le côté intérieur des deux talons. Le parcours longe les gorges de la Dourbies dans la vallée du même nom. Nous ne pourrons passer le saut de la chèvre cette année du fait d’un trop-plein d’eau. Qu’a cela ne tienne ce passage est remplacé par quelques montées escarpées en bord de rivière. La base-vie de Dourbies est proche, première petite victoire que celle d’arriver au 59ème kilomètre en forme sans trop de douleur dans la cuisse.

Km 59, Dourbies – 10h54 - 104/258 :

11h00 de course, la barrière horaire de 12h00 est passée, ouf ! Je récupère mon sac laissé la veille et je rentre dans une grande salle des fêtes bondée. Nous retrouvons ici les coureurs du 85km, et les familles sont autorisées à assister leurs champions. J’ai beaucoup de mal à trouver une chaise libre, j’en vois parfois 3 ou 4 occupées par la ou le conjoint et les enfants. J’hésite à demander une place à un de ces groupes quand je trouve enfin une chaise libre. Je me change intégralement tout en mangeant quatre ou cinq petites pommes de terre. Je change de chaussettes et chaussures avec un grand soulagement après avoir remis de la vaseline sur les pieds. J’ai bien deux ampoules mais elles ne s’ouvriront pas car la peau est trop épaisse à cet endroit. Je recharge le sac de gels, barres, eau. Je laisse la veste chaude que je n’ai pas utilisée et dont je n’aurai sûrement plus besoin. Je me mets en short pour l’après-midi et je remplace la veste dans le sac par un collant long pour la nuit prochaine avec un bonnet sec. Pour le haut je continue avec la combinaison qui marchera pendant toute la course : un t-shirt manche longue + un t-shirt manche courte + la veste étanche coupe-vent. Je n’ai jamais eu froid pendant 28h hormis aux mains quand il s’est mis à pleuvoir mais je m’y suis habitué car jusqu’à présent je n’ai pas trouvé la paire de gants idéale, étanche et respirante. Je change les piles de la frontale, j’essaie de consulter mon téléphone portable mais je ne capte quasiment rien. J’envoie un ou deux sms qui passeront peut-être plus tard dans l’après-midi. Pâtes+gruyère, chips, tucs, fromage, saucisson et après 30 minutes d’arrêt je repars. Je ne me suis jamais arrêté aussi longtemps à un ravitaillement mais il s’agit aussi de ma première base-vie. Il est important de savoir quoi y faire et pour cela j’avais noté la liste sur une feuille pour ne rien oublier. Je repars seul de Dourbies alors que la salle est toujours aussi pleine, j’apprendrai plus tard qu’un grand nombre de coureurs abandonneront à ce stade du trail. On part alors pour un tronçon de 30km et 2700m de d+ ponctué de trois ravitaillements uniquement liquides. C’est un gros morceau mais je me sens en grande forme, surtout en montée et après une première heure difficile car obligé de monter et digérer simultanément le repas de Dourbies, je pense avoir connu la meilleure période de mon trail. Nous parcourons de grandes forêts de sapins, traversons des rivières difficiles à passer à pied secs. Je rejoins un trailer qui me dit être dans le dur car il a du mal à s’alimenter. On discute un peu, je luis parle de mes pommes de terre. La forme lui reviendra un peu plus tard. Il a fait la diagonale des fous l’an dernier mais s’est fait arrêter au bout de 130km à une barrière horaire du côté de Mafate, dur dur ! Après 900m de d+ nous arrivons au premier ravito liquide dans une bergerie.

Km 68, Les Laupies :

Un couple nous accueille avec de la musique et voyant la facilité de remplir mes flasques me dit que ça pourrait être bien pour la chasse, … mais plutôt dans une autre couleur ! S’ensuit une bonne montée de 1050m de d+ avant d’arriver au second ravito liquide tenu par deux jeunes assis au fond d’un utilitaire légèrement frigorifiés en train de se restaurer. Km 74, Lac de Pise : Même scénario à chaque arrêt de ce type : je rempli les deux flasques puis je bois un ou deux verres de St Yorre, je remercie chaleureusement tous les bénévoles pour leur patience et leur gentillesse et ça repart. Après un petit km nous arrivons au lac de Pise, un immense lac en altitude dont les bords sont dénués d’arbres. C’est un lieu de pâturage et comme on voit loin j’aperçois pas mal de trailers devant et derrière moi. Moi qui me croyais presque seul à ce stade de la course… Après le lac débute une très longue et raide descente de 1262 de d-. C’est le moment d’avoir des cuisses solides mais je laisserai pas mal d’énergie dans ces pentes bien raides et glissantes. C’est aussi ici que la bruine qui s’était un peu arrêté se transforme en pluie pas trop forte mais qui n’arrangera rien au sol incertain. Je me souviens de quelques belles figures de rattrapage d’équilibre sur boue mais heureusement pas de chute. Dernier ravitaillement liquide au Cambon.

Km 84, Le Cambon :

Un bénévole nous accueille seul avec une table remplie de bonbonnes d’eau et annonce à un trailer dépité de ne pas encore être à Aumessas qu’il reste 5,5km. 5,5km ce n’est rien habituellement mais sous la pluie avec 495m de d+ puis 500m de d- et le corps qui commence à en avoir assez des gels et autres barres sucrés, c’est une autre histoire. Je finis mes deux dernières patates et en avant. La cote est raide mais j’ai un bon rythme en montée avec les bâtons tout neuf que j’utilise pour la première fois en trail. Cela apporte bien une aide, surtout en montée, et je comprends les trailers qui me félicitaient sur mes courses précédentes sans bâton. A partir de là chaque sommet sera balayé par des vents de 50 à 60 km/h que nous sentons bien. Les kway claquent dans le vent, par moment on est un peu déstabilisé mais ce n’est jamais dangereux. La descente est vraiment difficile avec de nombreux passages « droit dans le pentu » sur de la terre, des pierres et ardoises glissantes. Même les petits pas ne permettent pas de passer par endroit. Il faut s’accrocher aux arbres ou sortir un peu du sentier dans les broussailles sur les côtés. La pente s’adoucit enfin, Aumessas n’est pas loin, une personne me dit 200m. J’ai bien fait de ne pas l’écouter car il reste bien 800m ! Il ne faut jamais jamais écouter ce que les gens, toujours bien intentionnés, disent aux coureurs sur les bords du chemin au risque de déchanter très vite.

Km 89 ; Aumessas – 18h38 - 97/258 :

Au départ je ne pensais pas arriver aussi loin ou plutôt je pensais que ce serait très bien d’y arriver et qu’un abandon ici serait presque compréhensible. Mais là pas question de s’arrêter. Un bon repas complet avec le triptyque classique et, petite nouveauté, un thé brûlant. Petite expérience : je n’ai plus bu de thé ni de café depuis un mois afin de voir leur effet en fin de trail. L’effet du thé ne sera pas transcendant mais je n’ai pas encore rencontré de coup de fatigue. Les bénévoles sont toujours aussi sympathiques, on demande, la commande est passée par la fenêtre de la salle des fêtes et 30 secondes plus tard on est servi comme des rois. J’en profite pour préparer la nuit en enfilant le collant long, je troque la casquette pour le bonnet et je vide mes poches des déchets accumulés. Et on passe la barrière horaire fixée à 20h00, il est alors 18h40. Cette barrière est aussi le départ d’un chronométrage de la montée du Saint Guiral suivi de sa descente. Mais qui peut bien jouer le chrono à ce stade de la course ?! Cette montée fait un peu peur à ce stade de l’épreuve : 7km de montée pour 831m de d+ suivi par une descente de 5km. Je rejoins rapidement un trailer que je côtoie souvent, c’est une fusée en descente quand je le reprends dans chaque cote. L’entraînement « hamster sur l’allée des Belles-vues » est validé ! Petit calcul au début de la cote : nous cheminons à un peu moins de 5km/h, il reste 40km jusqu’à l’arrivée, il nous reste entre 8 et 9h de course si tout va bien car la fatigue va bien finir par arriver… Nous ne sommes qu’au 2/3 de la course en temps, cela me donne un instant le vertige, vais-je y arriver… ?
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Finalement la montée n’est pas si dure car les portions raides sont entrecoupées de portions plus roulantes qui permettent de souffler un peu. J’ai enlevé la veste au bas de la cote pour ne pas trop transpirer et arriver trempé au sommet. La nuit arrive et la température va baisser. Je remets la veste un peu avant le sommet car le vent frais augmente. La descente sera difficile, raide et mes cuisses ne veulent plus trop encaisser les chocs. Je ne peux donc plus courir en descente et quasiment plus sur le plat. La marche rapide fonctionne toujours très bien quel que soit l’inclinaison du terrain, qu’à cela ne tienne, marchons ! Enfin je marche car pas mal de trailers arrivent encore à courir ou trottiner en alternant avec de la marche. Je perdrais pas mal de temps du fait de ne quasiment plus courir sur les 30 derniers kilomètres. La nuit tombe pendant la descente, je mets ma frontale avant de démarrer, droit dans le pentu, une portion très technique. La végétation, très basse, cache le sentier et les cailloux comme en Irlande dans les Wicklows. Les chevilles souffrent. J’arrive enfin au ravito liquide du Villaret.

Km – Le Villaret – 21h37 – 97/258 :

Il est installé à l’étage d’un bâtiment de ferme tout en pierre. On monte d’un côté par deux échelles et on repart sur le plat de l’autre côté. Je rencontre un trailer très sympa avec qui je vais discuter un bon moment quelques kilomètres plus tard. L’arrêt est rapide, le temps de refaire le plein d’eau et on attaque une montée de 589m de d+ avant une bonne descente jusqu’à Alzon. Au ravito on nous annonce une montée de 20 minutes, facile ! Elle fera bien le double dans la vraie vie. Ne jamais rien écouter… La succession de côtes bien larges ne présente aucune difficulté technique mais c’est le vent qui va nous bousculer un peu. Il souffle à environ 60km/h, il est assourdissant et vient du Nord-Ouest c’est à dire de notre droite. Heureusement qu’il n’est pas de face car plusieurs fois je sors de ma trace sous l’effet d’une rafale un peu plus forte. Après une bonne descente nous arrivons à Alzon.

Km 106,5, Alzon – 23h07 - 98/258 :

Une grande salle des fêtes bien chauffée nous accueille avec les applaudissements. Une quinzaine de bénévoles applaudissent chaque arrivant soit environ toutes les 5-7 minutes. Chapeau ! Il fait si chaud que j’enlève aussitôt ma veste et mon bonnet et misère, la frontale vole et tombe par terre. Je la ramasse, essaie de l’allumer, ça ne marche pas. Je décide de m’en occuper plus tard et de commencer par me restaurer. Le triptyque, quelques chips, carrés de formage et rondelles de saucisson sont vite avalés. Les flasques sont remplies et je m’attaque à ma frontale. J’ai déjà eu quelques soucis de ce type en rentrant de la sortie du mercredi soir avec Danijel, Eric et Thomas. J’oublie la frontale en enlevant le bonnet et paf. Il s’agit en général d’un faux contact avec une des 3 piles. J’essaie de changer les piles, de bricoler un peu sans y arriver. Je demande à un bénévole un couteau qu’il me tend et je tire trop sur un des contacts qui sort de trop. Je n’arrive plus à insérer la pile. Je montre la catastrophe au bénévole qui prend la frontale et sort une petite pince. Il sert le tout mais ça ne marche toujours pas. La galère se profile … A ma droite un trailer dit assez sèchement et dépité à un bénévole « j’arrête ». Le bénévole ne comprend pas sur le coup et un autre bénévole lui explique qu’il abandonne. Il n’en peut plus, le vent est trop fort sur les sommets. Comme sa décision est apparemment irrévocable je lui explique mon problème et lui demande s’il peut me prêter sa frontale ce qu’il accepte aussitôt. Et miracle le premier bénévole qui bricolait toujours avec ma lampe arrive à la rallumer. Ce n’est pas grand-chose quand on y pense mais c’était un très grand soulagement sur le coup. Je remercie tout le monde et me dépêche de partir avec un trailer que je croise depuis quelques heures. Nous discutons ferme et j’apprends qu’il a déjà une dizaine d’ultra à son actif dont l’Euskal trail, le grand raid du Morbihan entre autres. Puis la pente se raidit et je retrouve un bon rythme dans la montée. Le terrain n’est pas trop technique et devient vallonné. Le coureur me rattrape car lui cours encore sur le plat et me distance rapidement. Je serais alors seul pour un bon moment dans la forêt sombre et le vent qui souffle toujours aussi fort. J’adore les bruits et la puissance de la nature, le grincement de deux troncs d’arbres l’un sur l’autre, des bruits de souffle du vent improbables. Je devine parfois au loin le faisceau d’une lampe d’un coureur devant ou derrière moi. Mais petit à petit la fatigue arrive. Deux signes me préviennent, mon pied droit bute lourdement contre une pierre et la vibration remonte progressivement dans tout mon corps. Je n’avais jamais rien resenti de tel auparavant. Quelques minutes plus tard une cheville tourne brusquement et j’évite l’entorse de peu. Je ralenti un peu dans l’attente du ravito de Sauclières dans quelques kilomètres. Je m’arrête un moment pour souffler 30 secondes et regarder l’heure sur mon téléphone. Ma montre ne marche plus, sa batterie est vide depuis 7 ou 8 kilomètres. En arrivant à Sauclière deux trailers arrivent face à moi mais de l’autre côté de la rubalise. Ils repartent donc pour le dernier tronçon et me disent qu’en prenant à droite j’arriverai directement au ravitaillement alors qu’en suivant le balisage tout droit je vais faire le tour du village. Je les remercie et avance un peu, ils s’éloignent et ne se retournent pas, j’en profite pour filer tout droit et suivre le parcours normal. Ils m’ont dit ça de bon cœur mais je ne peux pas couper la trace comme ça. Et effectivement je vais mettre 10 minutes à faire le tour complet de Sauclières. A deux heures du mat, j’en avait rêvé !

Km 117, Sauclières – 25h50 - 96/258 :

Au ravitaillement je vois à la tête que fait une bénévole que la mienne ne doit pas être très fraîche. Je demande aussitôt un café, rempli mes flasques et grignote un peu de tout. Sauf de la saucisse de sanglier, en fin de trail je n’ose pas mais elle a l’air bien bonne. Je mets quelques minutes à boire le café brûlant et je repars, moi aussi, pour le dernier tronçon de 12km jusqu’à … l’arrivée. Les bénévoles m’ont dit qu’on allait d’abord bien monter puis avoir un peu de tout avant de redescendre vers Saint Jean du Bruel mais qu’on aurait un dernier « coup de cul » avant l’arrivée finale. Beau programme et effectivement on va être gâté jusqu’au bout. La cote est d’abord bien rude avec un droit dans le pentu redoutable. Deux trailers me dépassent sur un faux-plat après la cote. Ils courent et je ne peux les suivre. Mais le café à fait son effet et je retrouve un bon rythme de marche. Le terrain est très technique, les pentes sont courtes mais raides, on passe dans des zones pleines de branches de sapin coupées et d’ornières. Et ça monte… Par moment je vois l’éclat d'une frontale au loin derrière moi. Je le distance dans les montées mais il gagne sur moi dans les descentes sur lesquelles il doit courir. A ce stade de la course je n’ai plus envie de me faire dépasser. La descente commence et je sens qu’il se rapproche progressivement. Mais j’ai en tête le coup de cul final… Le trailer finit par me rattraper au moment où j’arrive à un ravito nouvellement installé cette année car l’organisation a dû modifier le parcours une semaine auparavant et ajouter 3,5km au dernier tronçon. Je bois deux verres de St Yorre et m’enfuie. Mon trailer me suit aussitôt, bon on va s’amuser. Nous courrons maintenant ensemble et rattrapons assez vite 5 trailers que je n’avais plus vu depuis la descente du Saint Guiral. Nous passons rapidement devant eux et ils ne suivent pas. Nous pressons le pas et rattrapons un autre trailer avec qui j’avais discuté après Alzon. Le coup de cul arrive, je prends un bon rythme et les deux trailers ne suivant pas non plus. La montée suffit pour qu’on ne voit plus nos frontales respectives et je bascule dans la descente finale. Je cours maintenant, je souhaite en finir rapidement, je n’ai plus mal aux jambes malgré des pentes raides et très techniques. Je vois les lumières de Saint Jean au loin et j’entends la voix du speaker qui accueille les arrivées. Je dépasse un trailer au ralenti et j’arrive à Saint Jean. Mais on doit d’abord en faire le tour en passant dans la Dourbie, la rivière glacée de la vallée du même nom. Je cours toujours et je rentre dans les premières ruelles. Quelques spectateurs applaudissent et m’indiquent le chemin du stade. Je dépasse encore un trailer de la course du 85km et je passe enfin la ligne en 28h41 – 95/147, 111 abandons. Après un bon repas et une bière il me restera un kilomètre de marche pour rejoindre le camping. Le portable ne capte rien et je ne peux donc appeler Sophie pour me chercher. Douche, 2 heures de dodo et petit-déjeuner avant d’aller au centre de Saint Jean pour recevoir la veste de finisher lors de la remise des prix.
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